La Chine serait-elle le nouvel eldorado de la robotique ?

Au rythme d’une croissance économique effrénée, la Chine investit le marché de la robotique à grands renforts d’acquisitions d’entreprises. Dernier en date ? L’allemand KUKA. Mais ces actions médiatiques ne doivent pas masquer la réalité d’une corruption endémique pour un secteur néanmoins florissant.

La Chine, ce nouvel eldorado ?

La Chine figure parmi les pays émergents les plus dynamiques de la planète. En l’espace de 30 ans son PIB est passé de 300 milliards de dollars à plus de 9 000 milliards de dollars en 2013. Avec un taux de croissance à deux chiffres maintenu pendant plusieurs décennies (avant de retomber en deçà des 10% ces dernières années), le géant asiatique a connu un développement phénoménal. En 2014, le pays franchissait la barre symbolique du million de millionnaires (en dollars bien sûr).

Alors que les agglomérations ne cessent de gagner en envergure (la ville de ChongQing à l’ouest couvrant la superficie de l’Autriche), la Chine se bétonne et se modernise. Dans un mouvement partant du littoral vers les terres intérieures, l’urbanisation est galopante et l’industrialisation frénétique. A tel point que le pays est devenu le premier pollueur mondial avec plus de 25% des émissions totales d’équivalents CO2. Il faut néanmoins rappeler que la Chine compte plus d’un milliard d’habitants. Aussi, si l’on rapporte les émissions totales par habitant, la Chine ne se classe qu’à la 41e place avec seulement 6,6 tonnes/habitant, contre plus de 16 pour un américain, et 10 pour un allemand. Autant dire qu’un chinois pollue beaucoup moins qu’un occidental pour le moment. Mais le pays est aussi l’un des premiers producteurs d’énergies renouvelables et l’un des leaders du photovoltaïque. Le pays n’hésite pas à se lancer de plain-pied dans les nouvelles technologies. Et plutôt que d’imiter et de se contenter de fabriquer les appareils conçus par les occidentaux, l’atelier du monde évolue, et à l’image d’un Lenovo ou d’un Huawei, il ambitionne de devenir un véritable concepteur de produits à la pointe de la technologie.

Cela vaut également pour la robotique. Car si la Chine se démarque volontairement par des actions médiatisées comme ses nombreux restaurants qui incorporent des automates de service, ou avec l’androïde JiaJia, elle est en réalité très en retard en terme d’automatisation des tâches. Normal, pour un pays dont de nombreux habitants n’ont toujours pas quitté l’extrême pauvreté. A la différence près qu’à l’instar d’internet, auquel les chinois ont eu massivement accès avec l’arrivée des smartphones et ce sans même passer par la case internet à domicile, le pays compte bien sauter l’étape de stabilisation d’une classe moyenne avant de robotiser ses usines. En atteste la très récente décision de Foxconn de débaucher 60 000 ouvriers, remplacés par des robots.

Acquisitions en masse

Mais pour parvenir au statut de première économie de la robotique, l’Empire du Milieu rachète de nombreuses entreprises étrangères. A commencer par l’italienne Gimatic, tombée aux mains du fond chinois Agic Capital pour un montant estimé entre 112 et 169 million de dollars. Ce même fond avait d’ailleurs racheté le groupe allemand KraussMaffei pour un milliard de dollars en janvier dernier. L’intégrateur américain Paslin a été racheté pour 300 millions de dollars par Wanfeng Technoloy Group, un groupe industriel construisant des pièces pour automobiles. Ce groupe détient également des branches dans les secteurs de l’aviation, de l’automatatisation et de l’investissement.

graphique croissance robotique industrielle chine

Point d’orgue de cette campagne de rachat ? L’offre du groupe Midea qui a jeté son dévolu sur nul autre que KUKA, l’un des leaders européens de la robotique industrielle. Cette annonce n’a pas manqué de provoquer une levée de bouclier de la part de Sigmar Gabriel, ministre de l’Economie du gouvernement Merkel mais issu du Parti Social-Démocrate et non des conservateurs de la CDU, parti auquel appartient la chancelière. Dans sa lutte contre le rachat de Kuka par un chinois, le ministre est épaulé par son compatriote Günther Oettingher, actuel commissaire européen du numérique. Tout deux auraient œuvré en coulisses pour trouver une solution alternative européenne. La chancelière allemande est d’ailleurs arrivée en Chine pour une visite officielle. L’affaire n’a évidemment pas manqué de se répercuter sur ce voyage et Angela Merkel n’a pas voulu froisser ses hôtes, sans pour autant exclure la possibilité d’une offre alternative. Elle s’est déjà entretenue avec Joe Kaeser, patron de Siemens, qui a nié devant la presse avoir de quelconques vues sur Kuka, auquel cas « Siemens l’aurait déjà fait depuis longtemps« .

Enfin, il convient de relativiser ces affaires, dont l’importance est trop souvent exagérée. La présence chinoise dans le monde, en termes d’investissements, demeure très mince. Entre l’Allemagne et la Chine, la balance commerciale est complètement déséquilibrée. En 2014, les allemands auraient ainsi investi près de 60 milliards de dollars en Chine, contre seulement 1,6 milliards pour les chinois en Allemagne. D’autant plus que le géant asiatique est le troisième acheteur le plus important des produits allemands, mais également le second pays d’importations allemandes. Ces rachats ne constituent donc peut-être que le début d’une longue série. Car le chinois entend bien moderniser sa filière robotique en mettant la main sur des technologies étrangères…

Création d’un éco-système local

Si les chinois préfèrent souvent racheter complètement une entreprise pour mettre la main directement sur un savoir-faire établi, aussi bien technologique que logistique et organisationnel, le pays devient également le poumon d’un nouvel écosystème de start-ups chinoises.

Et cette prolifération de start-ups nationales ne tient aucunement du hasard. Non seulement le gouvernement soutient de plus en plus activement l’innovation, mais les nombreux étudiants partis étudier à l’étranger dans les meilleures universités internationales commencent également à revenir au pays. Autrefois, ceux-ci pouvaient préférer rester dans le pays de leurs études pour des raisons liées avant tout aux opportunités économiques. Mais depuis quelques années, la Chine rivalise de plus en plus avec les Etats-Unis. A ce titre, la start-up Zero Zero constitue un parfait exemple. Cette jeune société chinoise a été fondée par deux anciens étudiants de Stanford, tout deux chinois, mais qui ont fait le choix de s’installer au pays pour développer leur entreprise. Ils en ont profité pour dévoiler leur premier produit, un mini-drone caméra étonnamment léger, dont la conception et la production ont été réalisées en Chine. Son fondateur expliquait d’ailleurs sa décision : « Se rapprocher des fournisseurs et des fabricants. Une grande partie du travail de R&D consiste à connaître le moindre vendeur, la moindre puce…. A la Silicon Valley, vous avez un accès beaucoup plus limité à ces informations que si vous êtes basé en Chine”.

Autre exemple de cette nouvelle approche : l’essor des fab labs. Tout juste lancé en 2015, l’incubateur Maker Space a connu un gonflement fulgurant. D’une dizaine d’espaces, le Maker Space compte à présent plus de 140 lieux à travers la capitale pour plus de 10 000 start-ups. Ce nouveau centre d’innovation à la chinoise est donc couronné de succès, d’autant plus que plus de 70% des sociétés hébergées possèdent des attaches en dehors de Pékin. Ce qui prouve, selon le Comité Municipal des Sciences et Technologies (CMST), que l’innovation n’est pas cantonnée à la capitale et que le pays dans son ensemble est épris d’une nouvelle frénésie entrepreneuriale. D’après Yan Aoshuang, directeur du CMST, ce boom aurait eu un impact important sur l’innovation chinoise, qui aurait vu, en 2015, plus de 40 000 entreprises scientifiques et 12 000 entreprises high-tech fondées rien qu’à Pékin…

Chinoise qui tient dans la main un smartphone

Une filière non exempte de corruption

Toutefois, la filière robotique n’est peut-être pas aussi resplendissante qu’on ne le pense. Un scandale a récemment éclaboussé le secteur. L’industrie chinoise serait en proie à une fraude monumentale qui servirait à cacher son déficit d’innovation. Au fil des progrès de la campagne anti-corruption très musclée menée par le président Xi JingPing depuis son arrivée au pouvoir, les autorités chinoises mettent au jour une corruption toujours plus institutionnalisée. Car en cherchant à moderniser son industrie sur le modèle du plan allemand Industrie 4.0, le géant asiatique a découvert un puissant réseau de corruption dans le monde des affaires. Ce plan de soutien accordait des fonds conséquents aux entreprises pour leur permettre d’innover et de se moderniser afin de rivaliser avec l’Allemagne sur le terrain du quantitatif tout autant que du qualitatif. En l’espace d’un an, les industries chinoises ont acquis plus de 66 000 robots, soit une hausse de 16% par rapport à 2014. Et les législateurs chinois ne comptent pas s’arrêter là. Selon une information du South China Morning Post, ils chercheraient à faire passer un plan quinquennal pour injecter encore plus d’argent dans cette filière. D’une centaine d’entreprises de robotique il y a quelques années, le pays en compterait désormais environ 3400.

Toujours est-il que les investigations des autorités ont révélé que « de nombreuses entreprises chinoises ont triché pour obtenir des subventions » a indiqué Wang Cairong, directeur de l’Alliance Chinoise pour l’Industrie de la Robotique et de l’Intelligence Artificielle. Ces pratiques ont été mises en place par les gouvernements locaux avant même que le plan d’aide soit mis au point par Pékin. Ces subventions mises en place dans les provinces du Guangdong, Zhejiang ou du Jiangsu, sous la forme de réductions de taxes ou de soutiens financiers auraient donc été distribuées pour sauver des compagnies de la faillite, plutôt qu’à des entreprises qui en auraient vraiment besoin.

L’Empire du Milieu passe donc pour le prochain eldorado de la robotique, tant par ses rachats de technologies bien développées, que par le développement de plus en plus répandu de ses propres technologies. Mais pour libérer ce secteur florissant, il lui faudra nécessairement combattre la corruption endémique qui gangrène le pays.


Laisser un commentaire

  1. Bruno Lalouette

    "En l’espace de 30 ans son PIB est passé de 300 milliards de dollars à plus de 9 milliards de dollars en 2013."

    Cela ne veut rien dire...