Le scénario de ce film a été écrit par une intelligence artificielle

Les personnages du film Sunspring

Sunspring, c’est le nom de ce court-métrage complètement barré dont toute l’intrigue a été écrite par Benjamin. Qui n’est autre qu’un programme informatique.

Un synopsis alléchant…

Le film est un court-métrage de science-fiction… plutôt barré. Rien d’étonnant quand on sait que le scénario a été écrit pas un ordinateur ! L’intrigue se déroule dans un univers contre-utopique où le chômage règne en maître (du moins cela fait partie des directives générales données au scénariste).

Le spectateur est invité à suivre un jeune homme tombé amoureux d’un couple rencontré au cours de son périple. Le personnage principal, H, est interprété par Thomas Middleditch, Elisabeth Gray incarne le personnage féminin H2 tandis que son petit-ami, C, est joué par Humphrey Cher. Le tout dans une ambiance futuriste minimaliste mais complètement absurde. H porte une veste dorée qui semble tout droit sortie d’un mauvais clip futuriste des années 1980, tandis que les dialogues sont complètement absurdes à la limite de l’intelligibilité.

Mais bien à la limite, car aussi décalés soient les dialogues, le jeu des acteurs donne un semblant de crédibilité à la scène pourtant incompréhensible. Car si chaque phrase prise indépendamment est grammaticalement correcte et sensée, c’est leur succession qui manque cruellement de logique. On est vraiment pas loin de l’univers du cinéaste français Quentin Dupieux, adepte des dialogues de sourds et des situations tirées par les cheveux dans ses films Wrong, Rubber ou Réalité. A deux doigts également du théâtre de l’absurde d’un Eugène Ionesco ou d’un William Becket pour qui le langage n’avait aucun sens.

Ouverture du scénario du film Sunspring

Le film s’ouvre sur un texte : « Une intelligence artificielle vit juste en haut de votre écran. Elle a été entraînée à lire des tas de textes et d’emails pour deviner ce que vous allez taper dans la barre de recherche. Nous avons nous-mêmes entraîné le même type de programme mais à faire autre chose : écrire des scénarios de films de science-fiction« . Les auteurs expliquent brièvement leur démarche et le film démarre.

…Ecrit par un ordinateur

C’est à l’occasion d’un concours annuel de court-métrages qui se déroule au festival de science-fiction de Londres qu’Oscar Sharp a fait appel à Ross Goodwin. Chercheur spécialisé en intelligence artificielle à l’Université de New York et « obsédé par l’écriture créative informatique« , il a été approché par son vieux compagnon de route, le réalisateur Oscar Sharp. Le but de ce concours ? Réaliser un court-métrage en moins de 48 heures. Rien de tel pour tester cette expérience inédite.

Sharp et Goodwin ont donc entraîné leur programme informatique, à grands renforts de scénarios de films. Le programme informatique, qui utilise des techniques de LSTM (Long short-term memory) Recurrent Neural Network, s’est auto-baptisé Benjamin lors d’une discussion avec le directeur du festival. Il s’agit d’un type de programmation d’IA popularisé par Google, notamment pour la lecture de textes. Elle consiste à inonder le programme d’informations, ici d’une douzaine de scénarios de films des années 1980 et 1990 (ce qui explique la veste en or), afin qu’il crée une gigantesque banque de données depuis laquelle il va pouvoir puiser son inspiration. En gros, plus on soumet un grand nombre d’inputs (d’informations) au programme plus il sera en mesure de repérer des schémas courants. Il pourra ainsi dire que telle lettre a tendance à suivre telle autre, et que tel mot à pour habitude de suivre tel autre mot. Nourri avec une multitude de textes, il est très facile pour le programme d’identifier la simple structure du Sujet Verbe Objet (SVO) qui caractérise une grande partie des langues parlées sur la planète. Il sait très rapidement étiqueter les différentes catégories grammaticales. Et à l’instar de la musique, le langage est un ensemble qui obéit à des règles strictes et donc reproductibles.

Et puis, à force de lire des scénarios, Benjamin s’est habitué à reproduire la structure d’un script, à donner des indications de mise en scène et même à produire des répliques bien ordonnées. Le seul vrai accroc dans son travail d’apprentissage a été d’apprendre les noms propres qui ne répondent pas aux règles morphologiques des mots courants. C’est pourquoi il a tout simplement opté pour des lettres capitales.

Une fois passé tout cet entraînement intensif, les deux auteurs se sont réunis avec leurs acteurs dans une pièce et ont attendu que Benjamin accouche de son histoire. Une histoire, accompagnée de didascalies qui plus est. « A peine avions-nous lu le scénario que tout le monde riait autour de la table tellement nous étions enthousiastes« . Une fois les rôles distribués il ne restait plus qu’à jouer. De là l’histoire du film se déroule, les acteurs enchaînant les répliques sans grande continuité, les scènes se succèdent, et on a même droit à un très court voyage fantastique sur fond musical interprété par Andrew and Tiger et dont les paroles ont été écrites par l’ordinateur lui-même après avoir appris d’un corpus de plus de 30 000 morceaux.

Expérience homme-machine hors du commun

Dans un article publié sur son blog, Ross Goodwin décrit cette expérience comme « une formidable collaboration homme-machine« . Car, si le scénario a été écrit par une machine, sans l’imagination et l’interprétation de l’équipe du film, aucune mise en scène n’aurait été possible tant les directives données par Benjamin poussaient à l’absurde.

Enfin, lorsque l’équipe de réalisation atypique a présenté son film au concours londonien, ils ont reçu un accueil plutôt chaleureux de la part des juges. A tel point qu’ils sont mêmes parvenus à se hisser dans la liste des dix meilleurs court-métrages de la compétition.

Une fois la liste des dix sélectionnés dressée, c’était aux internautes de voter pour le meilleur film. Et c’est là que s’est déroulée l’anecdote la plus étonnante. Les deux réalisateurs se sont rendus compte que les équipes adverses avaient engagé des bots pour voter pour leurs films et récolter un plus grand nombre de voix. Aussi, ils ont attendu le dernier moment pour demander à Benjamin de rattraper leur retard. Au cours des dernières heures, Sunspring a ainsi récolté plus de 36 000 voix par heure. Avouant par la suite leur tricherie aux organisateurs, le directeur du festival a demandé à Benjamin de venir sur la scène centrale pour une interview, et c’est à cette occasion qu’il s’est octroyé son propre prénom… Et depuis, tout le monde l’appelle Benjamin.

 


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