La robotique et le temps du Kronos

Dans la mythologie grecque, Héphaïstos, l’illustre artisan, est un dieu infirme, difforme et boiteux. C’est aussi un extraordinaire concepteur d’automates et de créatures artificielles imitant la vie qu’il met au service des dieux.

Héphaïstos et le temps du Kronos

Héphaïstos sait forger et animer des mécanismes complexes. Il a construit des trépieds capables de se déplacer de manière autonome (automatoï) pour se rendre à l’assemblée des dieux ainsi que les fameuses portes de l’Olympe qui s’ouvrent d’elles-mêmes.

Selon des sources antiques, il a fabriqué des servantes d’or qui l’assistent dans ses travaux, puis six charmeuses d’or accompagnées de chiens gardiens du palais d’Alkinoos, de chevaux forgés pour le char des Cabires, d’un aigle fabriqué pour Zeus et du géant de bronze Talos laissé à Minos pour garder l’île de Crète.

Créés pour accomplir une tâche précise qu’ils exécutent à la perfection, les automates d’Héphaïstos construits sur le modèle d’objets usuels, d’animaux ou d’êtres humains deviennent les auxiliaires des dieux. Dans la société divine où les Olympiens ne connaissent ni peine ni contrainte, les créations animées d’Héphaïstos remplacent les esclaves des sociétés humaines pour accomplir les tâches les plus répétitives et rébarbatives. Les automates donnent à la communauté des dieux et à la première race humaine la possibilité de mener une existence idéale, dénuée d’effort, préservée des souffrances et des malheurs.

Cette période idyllique, appelée « temps du Kronos », est celle d’une agriculture prospère qui ne demande aucun effort et d’une production de richesses et de ressources totalement automatisée. On notera que les automates du temps du Kronos rendent inutiles l’esclavage et le travail humain.

Avec la convergence NBIC débute le second temps du Kronos

L’espèce humaine aborde aujourd’hui son second temps du Kronos marqué par la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives). Les héritiers mortels d’Héphaïstos s’incarnent désormais dans chaque créateur de robots mis au service de ceux qui aspirent à une vie sans contrainte et à une certaine forme d’immortalité.

Entre l’Olympe d’Héphaïstos, la Silicon Valley transhumaniste et l’ensemble des nations technologiques, les similarités de faits et d’objectifs sont troublantes et doivent nous questionner : l’histoire et le devenir d’Homo Sapiens sont-ils tout entiers inscrits dans la mythologie grecque selon une circularité temporelle que nous ne cessons de redécouvrir ? Entrons-nous réellement dans un second temps du Kronos qui nous éloigne définitivement du travail répétitif, des contraintes, de la fatigue, des souffrances quotidiennes et de la mort ?

Si les aspirations originelles du temps du Kronos ont bien accompagné l’évolution humaine et jalonné son histoire, de l’antiquité aux Lumières et jusqu’aux grandes révolutions industrielles, elles quittent aujourd’hui la sphère mythologique pour façonner nos sociétés technologiques.

L’intelligence artificielle et la robotique, comme la forge et le marteau d’Héphaïstos, transforment notre environnement et nous libèrent de ses contraintes. L’augmentation de l’espérance de vie et l’émergence d’une information ubiquitaire globale entourant et guidant l’individu caractérisent désormais ce second temps du Kronos dans ses promesses émancipatrices.

Les merveilleuses créations d’Héphaïstos réalisaient toutes les tâches humaines à la perfection en surpassant le travail des êtres mortels. Ainsi, nul intrus ne parvenait à échapper à son chien d’or, molosse forgé, gardien du palais d’Alkinoos. Le géant Talos pouvait effectuer le tour de la Crète trois fois par jour pour prévenir toute intrusion.

Nous retrouvons aujourd’hui cette suprématie de l’automate sur l’humain dans des domaines précis : AlphaGo, l’intelligence artificielle de Google DeepMind vient de battre le champion du monde coréen Lee Sedol au jeu de Go (à lire ici). La robotique militaire produit des drones et des systèmes armés semi-autonomes de surveillance automatisée particulièrement efficaces (Robots sentinelles SGRA1 déployés à la frontière des deux Corées) qui sont autant de géants Talos dépassant les capacités humaines… Enfin, la fabrique du vivant que seul Héphaïstos sait mettre en œuvre au service des dieux trouve un écho moderne dans les progrès fulgurants des bio et des nanotechnologies. Pour comprendre le futur, relisons l’Iliade et l’Odyssée !

Thétis et Héphaïstos soutenu par ses automates


Illustration : Thétis et Héphaïstos soutenu par ses automates
 – Auteur : Füssli, Johann Heinrich (1741-1825) – 
Date : 1803

Thierry Berthier
Chaire de Cybersécurité à Saint-Cyr, Thales – Sogeti, Thierry Berthier nous convie à une réflexion autour de l’art de la guerre 2.0.


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